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Un
témoignage de quatre vétérans français refusant la pension
d'ancien combattant que leur octroie l'Etat, car ils la
jugent moralement inacceptable. En janvier 2004, ils créent
une association pour faire don de cette rente à des
organismes oeuvrant pour la paix.
Michel D., Rémi S., Georges T. et Armand V. ont participé à
la guerre d'Algérie où ils ont vu les atrocités commises par
l'armée française.
Mr
Rémi S. raconte que du départ vers Oran en février 1958 à
aujourd'hui, des horreurs quotidiennes aux souvenirs
enfouis, il a refusé de "profiter" de cet argent.
"Je
suis parti pour l'Algérie en février 1958. J'avais eu 20 ans
quelques jours avant. Nous embarquons sur le bateau en
direction d'Oran. Je n'avais jamais vu la mer et encore
moins un bateau. Le temps est agité et la plupart d'entre
nous avons le mal de mer. Par sécurité, on nous enferme dans
les cales quand la mer est très violente. Beaucoup
vomissent, ça pue, ça glisse. La chaise longue qui fait
office de chaise et de lit va et vient d'un bout de la cale
à l'autre. Dès les premiers jours, nous avons cependant
remarqué une différence de traitement quant à nos conditions
de voyage : nos gradés ont des couchettes dans des petites
chambres avec des lits bien amarrés. Telles des bêtes, on
nous amène vers un pays inconnu. Tout le monde se tait,
aucune objection dans le groupe bien trop envahi par la
mélancolie et la tristesse.
Quarante-huit heures après notre départ nous
débarquons à Oran. Nous devions repartir le
lendemain pour Agadir. Nous ne partirons pas.
Une semaine passe, deux semaines, et nous sommes
toujours en civil. Nos vêtements commencent à
sentir et à se déchirer. Pourquoi ne part-on pas
? L'explication se trouve dans l'actualité de
l'époque : c'est le début de l'indépendance du
Maroc et le roi ne veut plus de troupes
françaises sur son sol. Notre destination finale
devait justement être Agadir, au Maroc. Au bout
de deux semaines, "une distribution" s'effectue
dans les régiments d'Algérie qui veulent bien de
nous pour les classes.
Notre groupe
d'environ 200 hommes se retrouve à Bogard, dans
le 1er régiment de tirailleurs algériens. Un
régiment disciplinaire destiné normalement aux
fortes têtes ou aux jeunes que l'on ne sait où
envoyer. Les coups pleuvent très facilement, les
punitions sont monnaie courante et les
humiliations permanentes. Il faut nous mater,
nous faire obéir. Nous partons au 39ème régiment
d'infanterie, où nous découvrons la guerre, la
misère, la torture et la mort. Partir en
opération pour un, deux ou trois jours chasser
les hommes comme on chasse le gibier. Cette
guerre, c'est aussi la découverte de la misère,
et quelle misère. Les gamins du village galopent
pieds nus dans la neige derrière le camion de
nos poubelles. Dès que celui-ci est vidé, c'est
à celui qui court le plus vite pour trouver un
quignon de pain ou une boîte de sardines pas
tout à fait vide. Cette guerre a déplacé près de
la moitié de la population rurale vers les
villages, près des postes. Les villageois ont
abandonné leur lopin de terre, leur jardin,
leurs figuiers, leurs chèvres et leurs poules.
Les hommes valides sont partis au combat, d'un
côté ou de l'autre. Dans les villages, il ne
reste plus que les vieillards, les femmes et les
enfants, qui ont très peu de moyens de
subsistance. L'armée, par l'intermédiaire des
sections administratives spéciales (SAS),
distribue quelques sacs de semoule, mais de
manière irrégulière et souvent insuffisante. Les
gens n'ont aucun moyen de se faire soigner ;
l'armée donne parfois quelques soins pour les
maladies bénignes, mais les plus malades n'ont
aucune chance de survie. La torture n'est pas
une exception, c'est un système que je découvre,
avec les autres. Dans cette guerre, comme
sûrement dans toutes les guerres, c'est ce qu'il
y a de plus insupportable : taper à mort sur
quelqu'un d'attaché, lui passer la tête dans le
feu, mettre l'électricité dans tout le corps en
commençant par les parties les plus fragiles,
dénuder quelqu'un, l'arroser à l'eau froide et
le jeter dehors par une nuit glaciale... Voilà
quelques-unes des tortures que l'on inflige à
nos prisonniers pour les faire parler. Il y a
d'autres tortures encore plus sordides dont je
n'ai pas envie de parler. Peu d'hommes du
contingent participent aux interrogatoires,
réservés à quelques "spécialistes". Ces
bourreaux ne sont plus des hommes, aucune raison
ne justifie de faire autant souffrir les gens". |